salon secrets


Hair therapy

10 avril 2015
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L’une assure que son brushing hebdomadaire est plus efficace pour son moral que toutes les séances de psy du monde. L’autre que sa couleur devrait être remboursée par la Sécurité sociale. On y vient pour une coupe ou une mise en plis mais le salon de coiffure est aussi un salon où l’on cause, jusqu’à la confidence parfois. Le coiffeur recueille plus de confessions qu’un curé, plus de révélations qu’un psychanalyste. On s’y livre, corps et âme.

Le coiffeur, un fin observateur du genre humain

Coiffer en adéquation avec la personnalité d’un client, voilà le leitmotiv du coiffeur. Pour cela, il se pose en observateur perspicace et en oreille attentive. Comme pour une consultation médicale, le coiffeur décrypte les besoins du client, pose un diagnostic, propose le traitement adéquat et personnalisé. Christopher Halls, coiffeur dans le nord de l’Angleterre assure que « le succès d’une coupe dépend de notre capacité à interpréter les désirs du client ». De même, Lewis Losoncy, spécialiste américain en psy-cosmétologie, formateur et consultant pour Matrix, apprend aux jeunes coiffeurs à « utiliser leurs oreilles avant leurs ciseaux ».

Au-delà de la parole, le coiffeur sait percer une personnalité de façon quasi instinctive. Aller chez le coiffeur devient alors une sorte d‘hair therapy. Le langage du corps, la morphologie, le comportement, l’état du cheveu de la cliente sont pour lui autant d’indices. Je me fie à « sa poignée de main, l’endroit où elle pose son sac, le talon de sa chaussure, son médaillon, les mots qu’elle emploie, sa montre », explique Anthony Galifot, coiffeur à Nantes. « La posture est très importante, la démarche, la position du corps, l’énergie que les clientes dégagent. J’aime sentir leurs peurs au début et leurs corps qui se relâchent petit à petit en voyant une transformation qui leur plaît », ajoute Fred, célèbre coiffeur à Paris.

La chevelure n’est pas qu’une parure, pas qu’une activité superficielle. « On demande à nos cheveux de dire quelque chose de nous. » Michel Messu, auteur d’Un ethnologue chez le coiffeur dit combien les cheveux sont porteurs de symboles, de stéréotypes et d’identité. Que dit-on des Blondes ? Pourquoi un skinhead se rase-t-il le crâne ? A quelle étape de notre vie change-t-on de tête ? On se coiffe différemment selon son âge, son style, son souhait ou pas d’adopter les codes sociaux. Dis-moi comment sont tes cheveux, je te dirai qui tu es. En filigrane, ce sont tous ces désirs secrets que le coiffeur doit savoir analyser pour révéler la personnalité de son client à travers sa coupe.

Le coiffeur, un confident

L’attention bienveillante que le coiffeur porte à son client est sans doute la porte entrouverte à plus de confidences. « Quand on confie sa tête et sa beauté à un coiffeur, il y a un rapport de confiance qui s’établit, explique Michel Messu. Une confiance dans la technique, qui peut s’étendre à des aspects plus personnels. »

Aurélie, coiffeuse, raconte avoir été dépositaire des joies et des peines de beaucoup de ses clients : l’excitation ou le stress d’une future mariée, le décès d’un conjoint, le chômage, la maladie, une naissance, une déception amoureuse. La régularité avec laquelle on va chez son coiffeur finit par créer une sorte de familiarité. Certains y amènent leurs enfants, leurs amis. « Je les vois grandir, s’exprimer, évoluer », explique Aurélie.

Parfois, de façon plus détournée, une cliente apporte un modèle de coupe présenté sur une jeune femme filiforme alors qu’elle est enrobée, l’autre veut retrouver les ondulations de son enfance, une dernière en finir avec ce blond, le même que sa mère… autant de détails qui trahissent un état d’esprit. Fred confirme : « J’ai vu des femmes changer de vie après avoir trouvé LA coupe. Et certaines veulent couper parce qu’elles sentent leur passé douloureux dans leurs longueurs de cheveux, comme si le fait de couper allait effacer tout ça. »

Comment expliquer cet abandon ? «  Le fait de leur toucher la tête créé un lien très intime et très personnel qui doit libérer les femmes et leur donner envie de se confier », explique Fred. Une proximité physique qui fait tomber les défenses. Dans ce moment de détente, de lâcher-prise, la parole se libère plus facilement.

Le psychologue américain Seth Myers explique également comment la position des protagonistes – l’un derrière l’autre et non les yeux dans les yeux – et « le miroir, qui crée une illusion de distance » facilitent la parole. Comme sur le divan. « De plus, dans un salon, le client peut partager des anecdotes honteuses sans que le coiffeur ne lui en tienne rigueur. » Le thérapeute n’y voit ni inconvénient ni concurrence. Il reconnaît que les coiffeurs, « experts en art de la conversation » et forts de leur expérience, « ont souvent de bonnes réactions. » Les coiffeurs savent écouter avec empathie, sans juger, sans prendre position. Anthony Galifot assure, lui, qu’il se garde bien de commenter les aveux de ses clients et rappelle la nécessité « de pratiquer le détachement. »

Dans certains pays, des campagnes pour la prévention des risques psycho-sociaux s’appuient sur le savoir-faire de confident des coiffeurs afin de mener leurs actions. En Australie, depuis 2007, l’initiative Talking Health a pour objectif de sensibiliser les coiffeurs aux fragilités psychologiques de leurs clients. A Toyama, au Japon, ainsi qu’en Irlande, les coiffeurs sont sensibilisés à l’identification des personnes vulnérables dans le cadre de la prévention contre le suicide. Aux États-Unis, le programme Cut it out forme les coiffeurs à détecter les traces de violences domestiques et à orienter leurs clientes vers des professionnels qualifiés.

Le coiffeur, un thérapeute ?

Certains choisissent leur coiffeur avec autant de précautions que leur médecin traitant. Un coiffeur apporte une écoute attentive et un mieux-être. Il permet de vider son sac tout en regonflant l’estime de soi. Il agit positivement sur l’humeur de son client. Alors où est la limite entre le spécialiste de la beauté et celui de l’âme ?

Parmi les coiffeurs traditionnels, tous se défendent d’être thérapeute ou psychologue. Bienveillant mais pas soignant, attentif mais pas curatif, créateur de bonne humeur mais pas antidépresseur. Seule la thérapie avec un professionnel permet une évolution intérieure profonde et sur le long terme.

Le coiffeur et coloriste Lionel Parienté accueille non pas dans un  « salon de coiffure » mais dans un « cabinet d’hair therapy » dans le XIème arrondissement de Paris. Il dit trouver dans le cheveu « quantité d’informations sur l’état intérieur d’une personne ». Après dix ans d’analyse et une expérience de coiffeur dans un salon branché, il a réalisé qu’« en faisant des dessins sur telle ou telle zone du crâne, le client se sentait plus ou moins bien ». Il élabore alors une cartographie du cuir du chevelu. Ses patients lui sont envoyés par des ostéopathes, des psychanalystes, des psychologues. Pour ceux « qui ne se sentent pas beaux, pas bien, pas à leur place, qui manquent de sommeil », il masse, stimule, coupe à sec, rééquilibre les masses de cheveux et dénoue les blocages. Lionel Parienté reconnait qu’il est possible que « certains coiffeurs traditionnels procurent un mieux-être, peut-être malgré eux, ou de manière instinctive, selon ce principe énergétique ». Serait-ce là le secret de l’hair therapy ?

En tout cas, la différence entre coiffeur et psy ne tient parfois… qu’à un cheveu !

Crédits photo ©Collectif Lilith

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