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L’innovation chez les esthéticiennes des bidonvilles de Delhi

16 juin 2015
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Le visage d’Aisha Ramshevak exprime une intense concentration alors qu’elle travaille sur les sourcils de sa cliente en de rapides petits mouvements. « J’aime vraiment l’épilation au fil. Pour être vraiment compétente, il faut avoir une dextérité particulière », explique-t-elle en prenant plus de fil pour avoir une meilleure prise. Aisha est de toute évidence fière de son travail ; elle vérifie les sourcils épilés de sa cliente pour y apporter la touche finale qu’il faut.

De l’État d’Uttar Pradesh à Delhi

Originaire d’une région tribale de l’État d’Uttar Pradesh, Aisha a rejoint Delhi, la capitale, à l’âge de 13 ans, peu de temps après son mariage, il y a maintenant de cela un peu plus de deux décennies. Aujourd’hui, la demeure de la famille Ramshevak se résume à une seule pièce à Chadanhula, dans la banlieue surpeuplée de Delhi.

Aisha avoue avoir passé la plupart de sa vie à Delhi confinée entre quatre murs, parce que, dans son milieu plutôt conservateur, les femmes hindoues ne s’aventurent pas à l’extérieur sans être accompagnées d’un parent proche. « Ma vie se résumait principalement aux tâches quotidiennes : la cuisine, le ménage et m’occuper de mes deux enfants », confie-t-elle. « Quand les enfants sont allés à l’école, je suis restée à la maison, à regarder la télévision. »

Un nouveau départ 

Les choses ont changé pour Aisha il y a environ sept mois, quand elle a décidé de suivre une formation d’esthéticienne gérée par Sakshi, une ONG locale.

Elle travaille maintenant comme esthéticienne dans une petite salle près de sa maison, qui a été transformée en salon de beauté. Ses services comprennent les soins du visage, l’épilation à la cire, l’épilation au fil, le maquillage et la coiffure. Elle gagne environ 4 000 Rs (60 €) par mois. Elle est très demandée pour l’épilation au fil qui fait toute sa renommée, mais ses services de manucure, de pédicure, d’épilation à la cire des jambes, des lèvres supérieures et des bras sont aussi très appréciés. Chaque traitement coûte environ de 50 à 100 Rs (de 1 à 2 euros).

Dans les quartiers pauvres de Chadanhula, où le revenu moyen des ménages est souvent de moins de 100 euros par mois, les femmes ont très peu d’argent à dépenser pour des soins de beauté. Pourtant, les femmes de Chadanhula sont nombreuses à se rendre chez Aisha, particulièrement pour des occasions spéciales comme les mariages et les anniversaires. Grâce à sa profession si appréciée, Aisha a maintenant un but dans la vie. « J’aime travailler au salon ; chaque jour est différent et les clientes sont toujours heureuses de me voir », ajoute-t-elle.

Des ressources limitées poussent à l’innovation

L’innovation est la clé pour bien gérer un budget serré. Par conséquent, même un morceau de fil peut être utilisé à bon escient – mais seulement avec la bonne formation. « L’épilation au fil nécessite des compétences, mais très peu de ressources ; tout réside dans la technique », explique le Dr Mridula Tandon, la fondatrice de Sakshi.

Les esthéticiennes qualifiées peuvent en apprendre davantage sur les nouveaux produits auprès des fournisseurs, par le bouche à oreille et aussi par leurs clientes. « Des technologies ou des produits extraordinaires ne sont pas indispensables pour qu’une femme se sente spéciale ; souvent un peu de henné ou de kohl suffit à l’embellir », ajoute-t-elle.

Une profession reconnue et acceptée

La profession d’esthéticienne est très populaire en Inde, parce que dans les milieux conservateurs, la mixité entre les hommes et les femmes n’est pas acceptée. Les esthéticiennes travaillant souvent à la maison ou à proximité de celle-ci, cela favorise donc l’acceptabilité de la profession par les anciens de la communauté.

« La formation a permis à beaucoup de ces femmes de devenir pour la première fois financièrement indépendantes et de se sentir responsabilisées », dit le Dr Tandon. Sakshi aide les femmes à se lancer dans la profession après la fin de leurs cours. Cela les aide également à identifier les fournisseurs appropriés de produits à bas prix et de trouver des façons novatrices de gérer leurs petites entreprises.

L’influence de Bollywood

Aisha utilise elle-même une approche innovante car elle sait que les stars de Bollywood permettent de faire de bonnes affaires. « Je vois souvent le clip d’un nouveau film ou je vais au cinéma, puis je suggère le style de coiffure du film aux clientes, et le plus souvent cela leur plait », dit-elle. Aisha est confiante quant à son avenir et sent que ses services seront toujours demandés, malgré les difficultés financières rencontrées par les gens de son quartier. « Toute femme désire être belle, peu importe le peu d’argent qu’elle possède », ajoute-t-elle.

Pia Heikkila
Crédits photo ©Nagarjun Kandukuru via Flickr CC

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